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  • Kelly

Corps (in) croyables


Ce mois-ci, on vous conseille la lecture de Corps (in)croyables Pratiques amateurs en danse contemporaine. Dans cet ouvrage en trois parties, des chercheurs en études chorégraphiques présentent leurs réflexions sur les figures multiples qui se cachent derrière le terme « amateur » en danse. Des analyses historiques, théoriques ou sémantiques de nature variée qui permettent de croiser les regards et nous donner de nouvelles pistes de réflexion. Voici ce que nous en retenons :

La première étude menée par Isabelle Ginot « Du piétion ordinaire » interroge avec beaucoup de pertinence la manière dont le « danseur piéton » (par distinction avec le danseur « normal, normé ») est d’abord une catégorie esthétique produite par le monde institutionnel et professionnel de la danse contemporaine. Ce corps « naïf » est prisé pour son état « brut, naturel » et devient même « utile » car il relève d’un certain « exotisme de l’ordinaire ». Il n’est surtout pas un « amateur hebdomadaire » car il est porteur d’une poétique provenant à juste titre de son « inexpérience préalable ». Il devient une sorte de fiction construite par les spécialistes : quelle fonction occupe les « corps amateur » dans la création contemporaine, qui sont ces « amateurs » et comment la danse peut-elle servir plus largement un projet politique ou de changement social ?

Axelle Locatelli s’appuie sur des écrits de Rudolf Von Laban pour montrer comment cette vision originale de la danse déployée dès le début du XXème siècle, déplace subtilement les catégories binaires des « amateurs » vs « danseurs professionnels » : Ce pionnier et ses collaborateurs imaginent alors à l’époque la danse comme relevant d’abord d’une activité collective (en cela politique ?) qui oscille sans cesse entre plusieurs espaces : celui de l’école de formation spécifique où chaque individu peut acquérir des compétences fondamentales en suivant ce qu’il nomme la «gymnastique par la danse ». Puis, l’espace scénique dans lequel les chœurs d’amateurs servent le propos artistique porté par l’œuvre chorégraphique professionnelle. Et enfin des espaces plus informels de rencontre, d’échange par la danse entre ceux qui ont une pratique plus aboutie, régulière et les « novices » qui partageraient un même « espace-temps-dansé », les mêmes « consignes de danse » quelques soient leurs habitudes, et quelques soient ce que l’on nommerait peut-être aujourd’hui «leurs niveaux d’exigences-expériences-techniques ?». D’ailleurs, la façon dont est organisée, façonnée la danse dans les espaces d’apprentissage tels que les conservatoires avec des cycles ou les écoles privées est peut-être trop souvent perçue à la vertical plutôt que comme un ensemble de compétences transversales horizontales ? Rudolf von Laban défend dès lors une pratique amateur de la danse qui s’appuie exactement sur les mêmes outils de ce qu’il nomme « la danse de scène » et cette approche reste toujours d’actualité car portée par de nombreux pédagogues et professionnels aujourd’hui (quels sont d’ailleurs les espaces de formation, de paroles de débats et de réflexions sur la pédagogie qui pourraient permettre d’inventer et d’imaginer d’autres espaces « d’apprentissage de la danse » pour demain ?)

Un autre texte de Julie Perrin déplace également notre regard en appliquant la notion « d’amateur » à l’activité même de spectateur de la danse, comme un individu vivant une expérience et traversant autant de dispositifs singuliers qui bouleversent les frontières...Pourquoi pas ? L’approche phénoménologique de la danse nous permet de comprendre et de faire l’expérience d’une empathie kinesthésique lorsque notre corps se confronte à une œuvre chorégraphique...Cette grande famille des «amateurs» serait parfaitement en droit d’accueillir en son sein les spectateurs réguliers de la danse et qu’en serait-il d’ailleurs des lecteurs, des auditeurs de la danse ?

La deuxième partie de l’ouvrage, Corps, vies, expériences retrace plusieurs études de cas particuliers qui se consacrent à des expériences chorégraphiques singulières dans leur approche « participative ». D’abord, on peut souligner celle de Catherine Girardin qui propose un double point de vue très intéressant : celui de danseuse qui participe en tant qu’ amateur à un projet chorégraphique et celui de chercheuse, avec un certain recule réflexif qui pense et articule cette expérience corporelle. Quelles sont les attentes par rapport à l’amateur et quelle position lui est réservée dans l’œuvre ? À noter également une étude de Pierre Katuszewski en lien mais qui s’intéresse quant à lui aux deux reprises de la pièce Kontaktof de Pina Baush. Il voit dans cette transmission particulière un processus d’initiation chorale rappelant le théâtre de jeu antique: les «répétitrices danseuses professionnelles» se transforment en « passeuses d’une expérience » que d’autres « amateurs-individus-danseurs- accidentels ? » peuvent à leur tour éprouver. Comment « ré-enchanter » des communautés de « danseurs amateurs occasionnels », des petits groupes éphémères rassemblés par des expériences singulières et inédites dans lesquelles le corps occuperait une place centrale, fondamentale ?

La dernière partie Dispositifs et contextes met en lumière les notions de transmission, de patrimoine et pratique de la danse dans d’autres contextes : On présente notamment le dispositif du CND « danse en répertoire », lorsque des danseurs professionnels deviennent des « passeurs d’œuvre » en danse et lorsque leur confrontation avec des « groupes de danseurs amateurs » les obligent à réinterroger le sens des œuvres elles-mêmes : « Pourquoi cette œuvre nous remue-t-elle ? » « où nous conduit-elle ? » « qu’est-ce qui est possible d’atteindre ou attendre de la danse » ? « Quels sont les trajets qui permettent de nous conduire vers l’œuvre ? » L’œuvre découle d’un propos original qui façonne et invente ses propres codes, ses contenus ne se limite pas à transmettre le fil d’une intention, elle doit s’éprouver, se danser, passer par le corps et sa mise en jeu dans une réception sensible active. Activité souple, mobile, la pratique de la danse en amateur donne tout autant à repenser la nature publique de la danse...

Dans cette perspective, Michel Briand prolonge le débat et met aussi en lumière la dynamique de mobilisation des amateurs dans certaines villes caractéristiques notamment Poitiers : Quels sont les exemples de villes qui ont su faire des figures des amateurs en danse un véritable levier, un réseau actif vivant qui croise et mêle spectacles, activités pratiques, critiques, projets locaux, internationaux dans différents cadres pour un « public élargit » et une grande famille d’amateur diversifiée qui croisent et côtoient continuellement des professionnels dans de mêmes espaces ce qui crée beaucoup plus qu’un contexte mais un véritable terreau pour la danse bien plus fort qu’un saupoudrage anecdotique et isolé de graines qui ne sauraient germées seules.


Enfin ; la dernière étude met en lumière l’amateur dans le cadre de « la danse à l’école », en considérant ici les enfants et les adolescents comme des « élèves-danseurs-amateurs » accompagnés de leurs « enseignants-danseurs-amateurs ». Patrick Germain Thomas redonne la « parole au corps et à l’expérience irremplaçable de la danse à l’école. » par cette approche sensible de la connaissance qui mériterait d’être généralisée et davantage reconnue...

Pour conclure, cette lecture permet de s’interroger sur ce qu’est un amateur en danse en déplaçant la simple vision binaire, qui l’opposerait à un statut d’artiste professionnel. Ces réflexions nous invitent et nous aident à redéfinir les visions, les contours de toute cette grande « famille d’amateurs de la danse » qui la fréquente de près ou de loin, régulièrement ou occasionnellement, qui en vivent ou la considèrent comme essentielle malgré le fait qu’elle se pratique sur des temps très différents : des temps en dehors du travail, des temps scolaires, périscolaires, des temps de loisir seul en famille entre amis, des temps de lecture personnels, des temps d’échange ou de discussions collectives, des temps d’improvisation solitaire ou partagée, de sorties spectacle, de participation à un projet de création quelqu’en soit la nature ou l’intention...Ces temps précieux de danse ont tous une portée différente mais permettent de s’identifier à cette communauté active d’amateur qui mériterait d’être sans cesse élargie et libérée des nombreux stéréotypes qui l’accompagnent depuis trop longtemps...


Et vous, quel type d’amateur êtes-vous ?

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